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PRESSE

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Intervention de Ségolène Royal en ouverture de la Conférence scientifique à l’UNESCO « Our common future under climate change »

7 juillet 2015 - Énergie, Air et Climat
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Nous avons ici la preuve que la mobilisation de la communauté scientifique
autour des questions relatives au changement climatique
est à la hauteur du message de mobilisation que Ban Ki-Moon
vient d’adresser pour cette conférence.

D’abord, parce que cette conférence s’appuie sur le travail exceptionnel
accompli depuis sa création, en 1988, par le Giec,
ce réseau d’expertise unique au monde.

Ensuite, parce que cette conférence est votre Conférence.
Elle témoigne de l’excellence scientifique
des intervenants venus de tous les continents.
Ce grand rendez-vous a suscité une avalanche d’inscriptions
(deux ou trois fois plus d’inscriptions que prévu),
réunit un large éventail de partenaires
et met à contribution des disciplines très variées
pour éclairer toutes les dimensions du système climatique,
de ses dérèglements et de leurs impacts,
mais aussi pour débattre des solutions d’atténuation et d’adaptation
déjà mises en pratique dans de nombreux territoires
et qui montrent la voie à suivre à plus vaste échelle.

Cette rencontre est un des rendez-vous majeurs
pour la préparation du Sommet de Paris.

Sans la science, il n’y aurait pas de Conférence climat,
ni de Convention cadre des Nations Unies conclue à Rio en 1992,
ni de Protocole de Kyoto,
ni de bataille des idées gagnée
contre ceux qui ont nié le rôle des émissions de gaz à effet de serre
et de la responsabilité des activités humaines.

« Savoir, c’est pouvoir ».
Aujourd’hui, nous savons.
C’est à vous, scientifiques du monde entier,
que nous devons de disposer des connaissances
qui nous permettent de comprendre et nous poussent à agir.

Vous avez assumé cette « magistrature d’objectivation »
qui est le propre de la science quand elle n’est pas sous influence.

Vous êtes là aujourd’hui :
écologues, glaciologues, paléoclimatologues, biologistes, océanographes
mais aussi économistes, anthropologues, médecins, philosophes, juristes, sociologues, historiens, mathématiciens, géographes…
bref, toutes les disciplines dans leur diversité.

Les climatologues nous ont appris que l’atmosphère a une mémoire
et qu’on ne peut, sans risques majeurs pour la vie humaine sur terre,
laisser s’accélérer en quelques décennies l’équivalent d’un réchauffement
qui prit, lors de la dernière période de déglaciation, pas moins de 10.000 ans.

Ce serait là « un bouleversement sans précédent dans l’histoire de l’humanité »,
dit l’un d’entre vous,
pouvant « mettre en péril l’existence même de l’existence ».

Les écologues nous ont appris que, dans la chaîne du vivant,
dont nous sommes à la fois acteurs et tributaires,
tout se tient et interagit, comme le rappelle souvent Hubert Reeves,
raison pour laquelle climat et biodiversité sont étroitement liés.
Facteur de résistance aux impacts du changement climatique,
la biodiversité est en même temps victime directe de ses dégâts.

Les glaciologues ont fait parler les glaces polaires
et les bulles d’air qui y ont été piégées à des époques très lointaines.
Jean Jouzel a joué un rôle déterminant
dans cette connaissance des climats du passé,
qui permet de situer les variations climatiques actuelles
dans le contexte d’une évolution au long cours
et d’anticiper les possibles variations futures.

Les travaux de paléoclimatologie ont établi ce constat :
les concentrations de gaz à effet de serre imputables à la période industrielle ont,
en  peu de temps à l’échelle de l’histoire de l’humanité,
atteint des niveaux sans précédent depuis plus de 800.000 ans,
avec une accélération et une intensification qui excèdent de beaucoup
les rythmes auxquels notre biosphère peut s’en accommoder
et se régénérer d’elle-même.

Les biologistes marins et les océanographes nous ont montré que,
si les océans ont jusqu’à présent pu tempérer le réchauffement climatique,
c’est au prix d’une altération croissante
de leur fonctionnement chimique et physique.
Nous atteignons maintenant un point de basculement
où l’acidification détruit de plus en plus la biodiversité marine
et ses écosystèmes qui nous rendent des services vitaux,
où la dilatation thermique entraîne une élévation du niveau des mers
qui menace les territoires insulaires et les zones côtières du monde entier.
Comme le dit Gilles Bœuf, l’océan, régulateur climatique hors pair,
est aujourd’hui lourdement impacté par le dérèglement du climat
et peut, très vite, en devenir l’amplificateur.

Les économistes ont chiffré les coûts de l’inaction et du laisser faire climatique :
de plus en plus élevés à mesure que le temps passe,
que les évènements météorologiques extrêmes
se font plus intenses, plus fréquents, plus destructeurs :
sécheresses de l’Afrique à la Californie, inondations dévastatrices,
cyclones, typhons et tempêtes frappant à l’est et à l’ouest, au nord et au sud.
La dérive climatique est aussi une dérive financière.

Mais les économistes nous montrent également qu’agir pour le climat,
investir dans la transition énergétique, prendre le tournant de la croissance verte
peut être source d’une nouvelle prospérité,
d’innovations tirant parti des découvertes scientifiques,
de création d’activités et d’emplois durables,
en particulier  dans les pays pauvres
(où l’insécurité climatique fait obstacle au développement).

Les entreprises et les investisseurs sont aujourd’hui de plus en plus nombreux
à le comprendre, comme l’ont montré le Climate and Business Summit
et le Finance Day organisés ici même.
La décarbonation des portefeuilles s’amorce.

Des chercheurs et des ingénieurs de haut niveau
ont mis au point ces « sentinelles spatiales du climat »
qui prennent en permanence le pouls de la planète,
ces satellites de haute précision qui observent
les facteurs et les symptômes du changement climatique,
dont les données permettent de compléter et d’affiner les modélisations,
du bilan radiatif de la terre aux échanges de chaleur avec les océans,
de l’agitation des couches supérieures de l’atmosphère,
où naissent les tempêtes et les cyclones,
jusqu’à l’épaisseur des glaces dont la fonte s’accélère.

Les anthropologues et les philosophes, les sociologues et les historiens,
ont ébranlé le vieux partage entre nature et société,
entre une histoire de la terre déconnectée des interventions humaines
et une histoire humaine où l’émancipation était pensée
comme un arrachement aux nécessités de la nature.

C’est aussi grâce à eux
que nous ne prenons plus notre environnement pour une banale externalité
et comprenons l’urgence de nouer avec la nature des liens plus féconds,
porteurs d’un nouveau modèle de développement.

Ce sont en vérité toutes les disciplines scientifiques qui nous aident
à mieux comprendre les mutations climatiques,
à mieux évaluer leurs risques présents et à venir,
à mieux identifier les moyens d’agir les plus efficaces.

Merci à tous ces chercheurs des sciences de la nature et de la société,
qui nous aident à changer notre regard, nos manières de faire,
et dont les travaux ouvrent tant de pistes à l’innovation.

Maintenant, nous devons gagner la bataille de l’action,
puisque nous avons gagné la bataille des idées
bien qu’il reste ici ou là quelques lobbyistes climato-sceptiques.

La bataille de l’action est, avant tout, affaire de volonté partagée.

L’« Alliance de Paris » devra d’abord reposer
sur un accord universel et juridiquement contraignant,
conçu pour durer mais régulièrement révisable à la hausse
et préparé par les Contributions nationales de chaque pays.
La contribution de l’Union européenne est l’une des plus volontaristes.
Nous avons, grâce à l’implication très forte de Ban Ki-Moon
et à un rendez-vous très important en septembre à New York,
l’opportunité d’accélérer les remises de contributions.

Il faudra aussi des moyens financiers
(avec notamment l’abondement du Fonds Vert
et la réorientation des flux financiers publics et privés
vers une économie bas carbone)
et des transferts de technologie équitables.
Il faudra enfin un Agenda des Solutions,
à partir des réalisation des entreprises, des citoyens, des territoires.

Je veux souligner ici l’importance de règles claires
et collectivement consenties parce que justes.
Il n’y a pas d’efficacité climatique sans justice climatique.
Il faut une responsabilité commune mais différenciée,
qui tienne compte des situations inégales et des attentes légitimes de chacun.

De l’efficacité énergétique aux énergies renouvelables,
des transports propres à l’économie circulaire,
des bâtiments et territoires à énergie positive aux villes durables et respirables,
de la chimie verte aux réseaux intelligents,
des matériaux biosourcés au stockage des énergies intermittentes
et à la séquestration du carbone, et bien d’autres choses :
c’est un champ immense que la lutte contre le dérèglement climatique
ouvre à la connaissance et à l’imagination scientifiques,
à l’invention et la mise en pratique de solutions efficaces,
à l’innovation technologique, sociale et même démocratique.

Le 5ème rapport du GIEC fourmille de précieuses munitions pour agir
à l’échelle locale et globale, dans le temps présent mais aussi à longue distance.
Il montre que les interactions à l’œuvre
appellent des politiques sectorielles et des politiques transversales.

Il évalue les instruments disponibles pour atténuer le réchauffement
et mieux se protéger de ses impacts actuels
(auxquels aucune région n’échappe désormais
mais qui ne les touchent pas toutes avec la même intensité).

Il actualise un état exhaustif des connaissances
et élabore différents scénarios d’évolution possible
qui tiennent compte des savoirs accumulés,
qui varient selon les hypothèses retenues
et selon les actions entreprises ou susceptibles de l’être.

Il met l’accent sur le rôle des territoires et en particulier des villes
(qui totalisent 70% de nos émissions de gaz à effet de serre
et accueilleront, d’ici 2050, les 2/3 de la population mondiale).

Il livre au débat public et met à la disposition de tous les acteurs
une somme d’informations qui sont autant de guides pour l’action.

La recherche a, depuis, continué de progresser.
C’est là aussi tout l’intérêt de votre conférence scientifique.

La question, désormais, n’est plus de savoir s’il faut agir mais comment agir.

Quelles solutions concrètes et opérationnelles pour combattre efficacement
le dérèglement climatique, ses conséquences immédiates et futures ?
Quels bénéfices en tirer pour aujourd’hui et pour demain
dans nos territoires et nos pays respectifs comme à l’échelle mondiale ?
Comment faire le choix d’une économie et d’une société décarbonées
non pas comme une contrainte à subir ou un objectif inaccessible
mais comme une chance à saisir et un mouvement à accélérer ?

Toutes ces questions et bien d’autres encore
sont au cœur des débats que vous allez avoir
comme elles sont au cœur de la préparation du prochain Sommet de Paris.



Permettez-moi, pour conclure, trois observations.

La première, c’est que notre pays s’est voulu exemplaire
pour mériter l’honneur d’accueillir la Conférence climat.
La France a décidé de s’appliquer à elle-même
ce qu’elle préconise à l’échelle internationale.
C’est pourquoi notre Parlement est en train d’adopter
une loi sur la transition énergétique pour la croissance verte
et une loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages,
qu’accompagnent des plans d’action concrets
comme celui pour les territoires à énergie positive.

Nous avons lancé des économies d’énergie massives,
nous réduisons nos émissions de gaz à effet de serre,
nous organisons la mutation de notre modèle énergétique,
nous préparons l’après-pétrole,
nous faisons monter en puissance les énergies renouvelables,
nous développons les transports propres et l’économie circulaire,
nous protégeons et valorisons notre biodiversité,
nous partageons équitablement les avantages tirés de la connaissance
et de l’utilisation des ressources de la biodiversité.

Nous menons une action législative volontariste
qui est aussi une contribution concrète
à la mobilisation internationale nécessaire.

Ma deuxième observation concerne l’importance de cette Conférence, l’importance du rôle des chercheurs.

Sans les apports des sciences, on ignorerait encore que le climat est un système.

On pourrait certes constater tel ou tel changement climatique,
comme la canicule qui s’abat sur la France,
impactant telle ou telle activité,
comme ces viticulteurs et ces agriculteurs qui constatent
que le raisin ne mûrit plus comme avant et que la terre se dégrade,
ou comme ces habitants de l’Aveyron, chez qui j’étais la semaine dernière,
qui ont vu doubler le nombre des attaques de foudre
en liaison avec l’augmentation des températures et de la violence des orages.

Mais sans les scientifiques, on ne comprendrait pas
la menace terrible qui pèse sur les Etats insulaires,
auxquels ont été consacrés l’Appel de Manille et l’Appel des Caraïbes,
lancés par le Président de la République
avec les dirigeants de ces régions du monde.

Les événements climatiques, pour ne pas rester des objets de savoirs locaux,
doivent prendre tout leur sens les uns par rapport aux autres.

Relier entre elles des choses qui ne le sont apparemment pas,
c’est le rôle de la science et des chercheurs.

Les phénomènes climatiques sont complexes,
au sens étymologique qu’Edgar Morin donne à ce mot : tissés ensemble.

C’est pourquoi les comprendre,
pouvoir les situer dans le temps long des mutations climatiques et sociales,
tout en les articulant avec l’urgence,
c’est croiser les regards et les démarches inter-disciplinaires
auxquelles les organisateurs de cette conférence sont très attachés,
et qui me semblent une nécessité s’agissant du climat et de la biodiversité.

Merci au GIEC et à vous tous
de fournir aux responsables politiques, aux décideurs et aux citoyens
des états régulièrement actualisés des savoirs disponibles,
qui relient le local au global,
afin que chacun puisse prendre en connaissance de cause
les responsabilités qui lui incombent
(il ne s’agit pas de préconisations clefs en mains
mais des éléments nécessaires à des décisions éclairées et informées).

Nous comptons beaucoup sur votre Conférence pour donner à voir
la vitalité et la créativité d’une communauté scientifique
qui incarne, avec un temps d’avance sur le monde politique,
une nouvelle conscience planétaire
dont la lutte contre le changement climatique a tant besoin.

J’attache donc à votre Conférence un prix tout particulier
car elle accélère la préparation de la COP 21.

Le Ministère de l’Ecologie,
avec celui de la Recherche et avec d’autres partenaires que je salue,
a bien volontiers apporté son soutien à cette rencontre.

L’ADEME y organise une session sur les technologies innovantes
à l’échelle internationale.

Le Commissariat général au développement durable de mon ministère
y pilote deux sessions parallèles :
sur le programme européen Copernicus d’observation de la Terre
et sur la co-production des connaissances à partir d’exemples de différents pays.

J’ai d’ailleurs demandé à mes collaborateurs de quitter un peu leurs dossiers
pour venir vous écouter car cet événement est une occasion unique
de se nourrir des apports de scientifiques du monde entier.

Je n’ai évidemment pas de conseils à donner aux chercheurs
mais permettez-moi de formuler un souhait :
pour être entendus comme vous le méritez
et peser dans la préparation du Sommet de Paris,
votre parole ne doit pas s’embarrasser de trop de précautions.

C’est après tout le privilège des scientifiques,
de leur liberté de pensée et du débat d’idées :
tenus à la rigueur de la démonstration, vous ne l’êtes pas à l’euphémisation.

Ma dernière observation est la suivante :
dans l’éventail des crises ou des difficultés qu’affronte aujourd’hui notre monde
et qui nécessiteraient que leur gouvernance mondiale progresse
(terrorisme, migrations, système financier…),
la question climatique est, de toutes,
celle qui est la plus propice à une telle avancée
car s’il est un domaine où l’interdépendance saute aux yeux
et où nul ne pourra tirer seul son épingle du jeu,
si puissant ou si méfiant soit-il,
c’est bien celui du changement climatique.

La contrainte climatique est une chance que je dirais volontiers historique
si je ne craignais pas que le mot, pas la chose, ne soit un peu usé.

Responsabilité commune et application différenciée :
la question du climat doit être à l’avant-garde
de la construction de cet universel concret ou pluriel,
comme le dit Mireille Delmas-Marty,
qui n’a pas besoin d’uniformiser pour relier
et qui est une des clefs de ce monde commun que vous préfigurez ici.

Je vous souhaite d’excellents travaux.

Je ne peux malheureusement assister à toutes vos sessions
mais nous allons, au fil de ces jours, nous retrouver à plusieurs reprises.

Si l’examen au Sénat de la loi sur la transition énergétique me le permet,
je viendrai écouter vendredi avec grand intérêt, avec Laurent Fabius,
les conclusions de cette belle rencontre dont je souhaite, comme vous,
qu’elle nous permette d’accélérer, d’accomplir, la « révolution écologique »,
pour reprendre la forte expression de l’Encyclique du Pape.

Nous devons être à la mesure des enjeux climatiques
et du temps qui nous est compté,
en créant l’irréversible, surtout pour les plus pauvres et les plus démunis,
et en étant à la hauteur de notre communauté de destin et de ce futur commun, que nous avons à imaginer, à inventer et surtout à réaliser.


Je vous remercie.

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